15 décembre 2018

CARNET D'ESQUISSES: L'EAU VIVE

Naïf, est celui qui espère enfermer l’eau vive dans la coupe de ses mains.

Que dire alors de celui qui croit que ce faisant, il aura fait sienne la vérité du torrent ?

 

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FONDS DE TIROIRS: RETOUR AUX SOURCES

-  « Je sens aussi en moi cette tendance : celle du retour au vide, à la source. »

- L’appel de la source pour moi est affaire d’instinct. Puissions-nous y mettre la même détermination que le saumon, pour lequel c’est une question de vie ou de mort. Pas forcément la sienne, d’ailleurs. La même nécessité dans l’effort, la même ruse à contourner l’obstacle, la même joie à obéir au souvenir de ce qu’il ne connaît pas encore. Puissions-nous surtout témoigner de l’amour de la rivière, qui sans compassion permet au saumon de se surmonter.

-  « Qui êtes-vous ? Comment avez-vous compris ce que vous exprimez ? Vos mots me semblent… comment dire ?... Ils me touchent. » 

- Là, je suis embêté !

Puisque je me « connais » tout juste assez pour savoir que j’ignore qui je suis, je ne puis vous proposer une identité, seulement une démarche. Je suis un homme qui tente de ne péter, ni plus haut ni plus bas que son derrière. Je suis cette vie passée à polir un esprit dans le frottement d’avec les choses, afin qu’il puisse rendre le plus grand des services à sa portée : se faire transparent...

Je suis un homme de paix, pour cela je mène une guerre sans trêve contre ma stupidité crasse. Je n’exprime que ce que je vis, un lien de communication, dans l’état le plus grossier de la matière comme dans ses manifestations subtiles et surprenantes.

Je suis un chasseur de contradictions.

Je suis cet enfant reconnaissant qui marche vers sa mère, les mains vides de toute morale, honneur ou devoir, occupé seulement à être attentif.

- « Les mains vides de toute morale honneur ou devoir... »

- C’est ce que je viens de dire, oui (sourire). Cela vous choque ?

 

(Conversations digitales 2003/2005)

 

 

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JARDINER RESPONSABLE

Pieds nus dans la glaise fraîche.

Prendre soin de l’arbre qui engendrera la graine c’est déjà, un peu, prendre soin de la graine.

Prendre soin du souvenir de l’arbre dans la graine. Souffler sur la graine qui se souvient qu’elle porte l’arbre.

Se faire discret, expir ténu, exister à peine.

Sur ce terreau faire éclore un matin neuf.

Veiller ?

Le jardinier vit au milieu de la nature, comme s'il était lui-même un arbre qui marche.

 

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HOMO SAPIENS NON SAPIENSIS

Une amie m’a demandé récemment :

« Mais ce travail, il commence quand ? Quel est le déclencheur ? »

Je me suis d’abord trouvé coi, coi, quoi répondre ?

Il m’est venu ceci :

 

Cela commence peut-être, par une trahison.

Par le constat – cela peut arriver très tôt dans l’existence – que cette leçon que l’on nous a fait assimiler, et celle-ci, et puis tiens celle-là aussi, nous étouffent, et ne disent rien de la vie. Ne correspondent, à rien de rien. Fadaises, chimères et coquecigrues. Cela commence par une intuition dérangeante : et si tout ce que l’on m’avait appris jusqu’à aujourd’hui, était faux ? Cela commence là. Alors on devient plus exigeant, plus attentif, et on entreprend de désapprendre. Et bien-sûr, on apprend d’autres choses. Ce qui se vide d’un côté, pendant un temps se remplit de l’autre. Et puis vient le jour où l’on est prêt à voir que toutes les choses nouvelles, et belles, et vastes, et pleines de sens que l’on a apprises en désapprenant, sont aussi fausses. Et c’est magnifique.

 

Ai-je eu tort ? Bien peu sont prêts, à vivre sans s’agripper à un savoir. Sans s’accrocher à du certain, comme une tique à son chien. C’est-à-dire : à vivre sans illusions. D’un autre côté, si ce n’est dans ces conditions, de quelle vie parle-t-on ?

 

Homo sapiens non sapiensis : l’homme conscient de ne pas savoir. Cette humanité-là, seule m’intéresse. Il se pourrait même, qu’elle seule ait un avenir.

 

Il faut connaître la vacuité du savoir, pour goûter la plénitude du vide.

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AU MUR DES TOILETTES: PIQÛRE DE RAPPEL

« Je suis toutes les veuves de toutes les maisons solitaires de la terre à leur fenêtre,

Et toute l’innocence heureuse cherchant la souffrance.

Je suis Nature construisant le tonnerre de Nature,

Les roses rouges qui s’épanouissent,

La truite qui fend l’eau,

La lune, martelant les étoiles

Dans le sillage de l’océan…

Je suis tout cela !

Je suis un souffle tourbillonnant !

Ce que vous me croyez être… Je ne le suis pas !

Les rêves diront à vos sens tous mes noms :

Ni à voix haute et dure, ou soudain négligente, sarcastique ou cinglante…

Mais dans un murmure.

Vous avez abandonné un jour de douze heures pour une nuit de douze heures

Afin de vous mêler avec soin à l’éternité !

Alors vous prenez conscience de la cruciale hésitation

Qui prépare une étoile au désir…

Quand vous verrez ma véritable image,

Vous verrez la flamme vacillante d’une bougie.

Alors vous sentirez les échanges solitaires des étoiles.

Souvenez-vous ! Souvenez-vous ! Souvenez-vous ! »

 

(Franck Herbert)

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